 (Photo : Francesca Mantovani)
Anne Rambach est originaire de Saint-Brieuc dans le nord ouest de la France où elle a vu le jour en 1970. Titulaire d’un baccalauréat littéraire, elle a poursuivi des études de lettres. En 1991 elle adhère à l'association activiste de lutte contre le sida, Act-Up Paris. Elle en deviendra la vice-présidente en 1994. Elle sera aussi responsable de l'action publique pendant 3 ans, et participera à la rédaction du livre d'Act-Up sur le Sida. En 1994, elle se rend au Japon pour la conférence mondiale sur le sida à Yokohama. Elle s'y rendra à deux reprises. Après avoir quitté Act-Up en 1996 elle devient responsable de la lutte contre le sida au centre gai et lesbien de Paris. Elle s'engage également dans le mouvement pour les sans-papiers. En 1997, elle crée avec sa compagne, Marine Rambach, les Éditions Gaies et Lesbiennes. Ensemble, elles écrivent la première parodie de roman sentimental de la collection « le bonheur est à tout le monde ». En 2000, elle sort son premier roman policier, « Tokyo chaos », qui sera suivi de « Tokyo atomic » en 2001. Un dernier roman complètera la trilogie : « Tokyo Mirage ». Au même moment, Anne publie avec Marine Rambach un livre sur les « intellos précaires », la génération des jeunes intellectuels. Madame Rambach a accepté de nous consacrer un peu de son précieux temps afin de répondre à nos questions.
Entrevue : Vous avez pendant une période de votre vie été très active pour la lutte contre le SIDA à l’intérieur de Act-Up Paris par le biais de l’action publique. Avec le recul croyez-vous toujours que cette action soit nécessaire ? Avec le recul, je ne peux que regretter que nous ayons été si peu nombreux, ce qui nous a souvent handicapés dans notre action, par exemple dans la soutien aux pays pauvres où les malades n'accèdent pas aux traitements. Avec le recul, je me rends compte aussi du nombre de nos revendications qui étaient considérées comme déraisonnables et qui ont fini par être validées, comme les programmes de substitution pour les toxicomanes et les campagnardes de prévention ciblées sur les homosexuels dans les médias grand public. Je ne dis pas que nous n'avons jamais fait d'erreur, mais qui n'en fait pas s'il agit ? Avec le recul, toujours, je suis étonnée que nous ayons eu si souvent raison. Beaucoup des progrès n'auraient pas été obtenus sans nous, ce que d'ailleurs reconnaissent sous cape les militants plus mesurés des associations moins activistes. On voit d'ailleurs à quelle vitesse le gouvernement français s'est désengagé sur le dossier du sida dès qu'Act-Up a été affaibli. Je crois que l'action reste nécessaire, l'activisme même, même si son champs devrait être étendu : de nouvelles épidémies, comme les hépatites, devraient être l'objet de plus grandes mobilisations, et l'hôpital est une cause fondamentale sur laquelle nous sommes insuffisamment mobilisés (moi y compris). Quand je vois qu'une personne très âgée de mon entourage passe deux jours dans un couloir d'hôpital parce qu'on ne lui trouve pas de chambre... Moi qui suis très favorable aux mouvements gais et lesbiens modérés, qui font du lobbying patient auprès des politiques et du public, je regrette qu'il n'existe pas en France de mouvement gai et lesbien activiste suffisamment charismatique. Appartenant à une famille homoparentale, je suis tranquille neuf jours sur dix parce que ma famille vit bien dans un entourage globalement tolérant ; le dixième jour je me rends compte dont tout ce dont nous sommes privés, en droit, et j'ai envie d'hurler. D’où vous est venue cette passion pour le Japon si présente dans votre trilogie des « Tokyo » Je suis allée au Japon deux fois. Ma passion est d'abord esthétique. Graphisme, design, architecture, le Japon moderne est très inventif. La dimension exotique est également importante : le Japon est un pays proche de nous (c'est une démocratie riche), et une culture très différente. Pour implanter un récit qui à la fois soit compréhensible pour le public français, et ménage une grande part à l'inconnu, à la découverte, c'est intéressant. Et puis, je cherchais un décor urbain grandiose et ultra-moderne. Vous avez été avec votre compagne la fondatrice des Éditions Gaies et lesbiennes. Que retirez-vous de votre expérience comme éditrice ? Qu'il vaut mieux partir avec un capital ! Nous avons porté cette maison à bout de bras et avec passion pendant dix ans. Je crois que nous avions une ligne éditoriale très originale, à la fois grand public et très exigeante sur la qualité, les idées, la singularité des auteurs. Nous avons toujours refusé de faire du "produit gay" basé sur des évidences, des attendus. Mais le manque de moyens se paye un jour. Nous avons fini par cafouiller un peu trop souvent, et le secteur de l'édition a connu des moments difficiles qui sont cruels pour les plus petits. Vos écrits vont de la romancière à l’essayiste sociologue. Quels sont les apports de chacune dans le travail de l’autre ? Le rapport est dans l'écriture. Quoi que j'écrive, j'écris pour le plus grand nombre, avec exigence. Quand j'écris des romans policiers, je veux que ce soit vraiment du roman, pas du quasi-scénario. On peut écrire du thriller avec style. Pour les essais, c'est pareil. Ce doit être "écrit", clair, et si possible drôle, parce que les essais sociologiques en jargon pour initiés sont souvent réservés aux "grands lecteurs". L'écriture, ce n'est pas seulement un exercice, c'est un pont, une manière d'emmener les gens ailleurs. Dire qu'il y a des gens qui lisent encore Cicéron, ou que nous pouvons lire des auteurs danois, japonais, indiens. ça, c'est vraiment magique, mais ça ne marche que si c'est bien écrit. Vous avez écrit avec votre conjointe des bouquins à quatre mains. Pouvez-vous nous parler un peu de votre façon de procéder ? De la manière la moins logique qui soit, la plus ardue, la plus longue : nous écrivons chacune le même chapitre, puis nous confrontons nos versions, nous les assemblons, et enfin, nous "lissons". C'est de l'anti-taylorisme primaire. Après la disparition récente de la maison d’édition La Cerisaie croyez-vous qu’il a toujours une place pour de petites maisons spécialisées en littérature gai et lesbienne ou l’édition devra-t-elle nécessairement passer par les grandes boîtes?
Oui, je crois qu'il y a une place pour elles, mais elles vont devoir s'accrocher. Le paysage de l'édition gaie et lesbienne a beaucoup changé en dix ans. Nous avons commencé en 1997. À cette époque, les éditeurs mainstream ne publiaient de littérature homo qu'à condition qu'elle se tienne bien et qu'elle donne tous les gages de bonne conduite littéraire possible. Après tout, Hervé Guibert, ou Renaud Camus, ou Monique Wittig ont été publiés chez des éditeurs straight. Les petites maisons gaies se consacraient aux "basses oeuvres" : roman sentimental, romans policiers, romans d'aventures, littérature érotique... Nous avions des histoires d'amour lesbiennes dans des haras à Chantilly, ou encore plus impubliable, un roman gai alpin qui se déroulait pendant la conquête du Mont-Blanc ! Mais au fil des ans, alors que les éditeurs straight devenaient moins homophobes, et de plus en plus intéressés par l'idée d'un marché gai et lesbien (qu'ils se sont parfois un peu exagéré), sans compter les succès d'Armistead Maupin ou Amélie Nothomb, ils se sont mis à la littérature populaire homosexuelle, avec des moyens et une légitimité plus grandes. Donc désormais la concurrence est rude, d'autant plus que le contexte économique est dégradé. D’où tirez-vous l’inspiration pour produire des polars tel « Parfum d’enfer » ou « Bombyx » ? J'ai beaucoup d'imagination. Mais je me documente aussi. Pour Bombyx, je me suis renseignée sur la génétique des plantes ou sur l'espionnage économique. Pour Bombyx, sur la réfection de la tour Saint-Jacques ou la composition des conseils d'administration des grands groupes. J'aime mélanger de manière complexe le plus sérieux et le plus improbable. J'aime que les lecteurs ou les lectrices soient déroutés, surpris. Souvent j'aimerais être plus austère. Mais ce n'est pas dans ma nature d'auteur. Je reste très influencée par des films comme Blade Runner, qui mélange film de genre et film d'auteur, prétention hollywodienne et créativité singulière. D'ailleurs je pense mes livres comme des films. Je pose mes décors, mes lumières, la musique, avant de mettre les personnages en action. Dans votre essai « Les intellos précaires » vous parlez de gens ayant généralement une scolarisation importante mais qui vivent dans une précarité constante. S’agit-il là selon vous comme un forme de rejet des valeurs sociales ayant cours en ce moment ? Est-ce un phénomène qui va croissant ? En 2001, Marine et moi, nous sommes rendues compte que nous avions beaucoup de mal à faire comprendre notre situation professionnelle, à la fois privilégiée dans son contenu (écrivain, éditrice) et précaire dans son statut (un avenir professionnel assuré pour quelques semaines au plus, pas d'assurance chômage, pas de retraite, etc.). Et que cette situation était celle de beaucoup de nos amis. Nous avons enquêté et découvert que les précaires étaient devenus pléthore dans les secteurs intellectuels et culturels qu'on pense toujours comme privilégiés. Nous en avons fait un livre, et un second qui sort en avril chez Stock, Les Nouveaux Intellos précaires. le phénomène va croissant, oui, comme la précarité dans tous les secteurs, parce que parmi les emplois créés la majorité sont maintenant des emplois précaires. Croyez-vous que globalement le niveau de scolarisation social est en croissance ou en décroissance ? Il n'y a pas croire ou ne pas croire. Il y a des études sur ce sujet. Elles disent que le niveau monte, globalement, comme en témoigne le fait que de plus en plus de jeunes font des études supérieures. Le problème est que le niveau monte dans certaines matières mais baisse dans d'autres. L'orthographe est un domaine où les élèves sont moins performants. Le latin, aussi. Le latin a beaucoup baissé en cinquante ans... savoir si c'est grave, c'est autre chose... Le fait qu’en littérature on accorde autant d’importance au contenant et si peu au contenu est une manifestation de quel phénomène selon vous ? Je ne sais pas si on doit dire les choses comme ça. Il y a un formalisme français, un goût de l'art pour l'art et de la littérature pour la littérature, qui fait qu'on privilégie dans la critique la Littérature à grande prétention stylistique ou fortement référencée. Personnellement je suis très éclectique, et j'aime un peu tout tant qu'il y a du corps, de l'intention, de l'effort. En fait, on se rend compte qu'il y a énormément d'auteurs, et des littératures très diverses. Si on cherche, on trouve. Mais il faut chercher, c'est vrai. Notre fragilité, je crois, c'est la peur de l'épopée, du destin collectif qui devient un roman, domaine dans lequel les américains s'engouffrent très volontiers et avec raison. Je ne suis pas pessimiste. Quand je vois la pile de livres français que j'ai achetés et que je n'ai pas encore eu le temps de lire, je suis optimiste. En romans policiers en plus, il y a du très bon. Dominique Manotti par exemple, Cristina Rodriguez, dans un genre différent. Si elles étaient américaines, ce seraient des stars. Bibliographie d’Anne Rambach : Parfum d’enfer, Le Panama Éditeur,2008 Bombyx, Albin Michel, 2007. Success story, Plon, 2004 Tokyo Chaos, Calmann-Lévy Supense, 2000. Tokyo Atomic, Calmann-Lévy, 2001. Tokyo Mirage, Calmann-Lévy, 2002. Avec Marine Rambach Cœur contre cœur et Les Lois de l'amour, éditions gaies et lesbiennes, réédités en 2005. Les Intellos précaires, Fayard, 2001. La Culture gaie et lesbienne, Fayard, 2003. À vous de jouer ! Enquête tragi-comique sur les jeux-concours, Fayard, 2006. Les lois de l’amour, Gaies et lesbiennes, 1998 |